Je marche dans l’ombre

Par Adis Simidzija

Je marche à l’ombre de mes souvenirs.

Un enfant caresse mes pas d’un sourire moelleux.

Il me tient la main.

Les arbres me sifflent la mélodie d’un passé.

Je n’arrive pas à savoir lequel.

J’emprunte un boulevard vidé de sa raison d’être.

Les voitures ont déserté pour la nuit.

Le vent s’est invité au bal.

Il danse avec le feuillage.

Il valse avec nos visages.

Le claquement lointain du métal résonne dans mes entrailles.

L’enfant à côté de moi marche à petits pas.

Son sourire m’importe plus que la souffrance.

– J’ai mal.

La douleur m’expose à la jouissance d’un espoir encore inconnu.

Je suis un enfant de la guerre.

Je danse sous les cris des lumières qui mettent en évidence ma démarche vagabonde.

La solitude s’égare.

Ma rêverie prend une pause syndicale.

Elle ne désire pas poursuivre la route avec moi.

Je divorce avec mon corps.

L’esprit est maître de ma destinée.

La douleur reste, les sourires s’affichent.

J’implore la pluie de laver mon corps froissé.

L’enfant à côté de moi me caresse la main.

Il a le regard creux.

Son regard m’inonde de volonté.

Je croise d’autres yeux.

Le pont m’attend au bout de la nuit.

Le froid est relatif.

Je n’arrive pas à savoir s’il est de moi ou le printemps qui tarde.

Je salue le passant qui me regarde étrangement.

Poliment il me rend le salut.

Le bruissement des voitures anciennes dans ma tête me rappelle que rien n’a changé.

L’odeur de charogne provient de l’ère du temps.

L’enfant à côté de moi se met à pleurer.

La fatigue l’a probablement envahie.

Nous nous arrêtons un instant pour regarder le ciel étoilé.

Je m’apprête à lui raconter l’histoire de ses ancêtres.

Je change d’idée.

Il est trop jeune pour comprendre.

Il embarque sur mes épaules.

Il fera la route à cheval.

C’est ce que je lui ai expliqué.

– Papa est un cheval, garçon est un chevalier. Rien ne peut nous arrêter.

Il a compris.

Il s’est endormi, la tête accostée au quai de mon épaule.

Il ne pèse pas plus d’un sac de farine et demi.

J’exagère à peine.

Il a la taille d’un enfant de quatre ans.

Il en a cinq.

Les passants sont indiscrets.

Ils se posent des questions.

Je le vois dans leur façon de nous rendre le sourire.

Je prends une pause.

L’enfant dort.

Doucement, je m’assoie sur un banc public.

Trente secondes, juste assez pour que mes pieds respirent un peu.

L’odeur de charogne nous a quittés.

Un klaxon meurt au loin.

Un avion passe au-dessus de nos têtes.

L’ombre de mes souvenirs s’évanouit avec avion.

L’enfant respire régulièrement.

La chaleur de sa joue gauche collée à la mienne réchauffe mon visage.

L’enfant bouillonne de rêves.

Cela me réconforte.

J’ai envie de pleurer.

La mer est si loin.

Le pont est si loin.

La mère est si loin.

Tout est si loin.

Les minutes s’égrainent, je suis plongé dans l’immobilisme.

Rien n’est facile.

Je me parle.

– Avons-nous pensé un instant que ce le serait ?

– Probablement.

– C’est mieux que rien.

– En tout cas.

Un couple promenant un chien passe à notre gauche.

Leur visage est attendri.

Celui du chien aussi.

Je me demande bien pourquoi ?

J’avais oublié l’enfant somnambule accroché à mon dos.

Dormant sur mon épaule, piétinant ma fatigue.

Ils me saluent.

Leur chien est laid.

Je les salue à mon tour.

Ils se disent quelques mots sans avoir attendu que je sois assez loin pour ne pas les entendre.

Peut-être voulaient-ils que je les entende ?

– As-tu vu comme l’enfant est beau.

– Oui, l’père courageux.

Rien de spécial.

Ils confirmaient la raison de leur sourire bête.

L’enfant enlacé avec Morphée sur le dos de son papa.

Nous passons à côté des vitrines.

Je plonge mon regard dans cette image du fils et du père.

Je suis attendri à mon tour.

Soudainement je trouve l’air chaud.

Les sourires sincères.

Les chiens beaux.

Je souris bêtement dans le reflet de mes rêves abandonnés.

Je les salue, ils me rendent la pareille.

La complicité de l’enfant avec Morphée est inébranlable.

L’enfant sur le dos, des sacs dans les mains, voilà l’image.

Au bout de la prochaine rue, j’entends des cris.

Je change de trottoir.

Je ne comprends pas trop ce qui se dit.

Je marche droit devant.

Les deux personnes arrêtent leur cirque et se tournent vers moi.

Elles remarquent l’enfant mollement accroché. Toujours à mon dos.

Le silence leur dit d’arrêter par respect pour le sommeil enfantin.

Je les salue, ils me rendent la politesse.

C’était mes voisins.

Je prends tous les sacs dans une main.

Je cherche la clé de mon appartement de l’autre.

Sagement, je tente de ne pas réveiller cet enfant qui s’est confondu avec moi.

Je trouve enfin ma clé.

Morphée et l’enfant n’ont pas cligné des yeux.

J’ouvre la porte.

Les sacs m’ont déchiré la paume de main.

J’expérimente la douleur.

Autrement.

La dernière fois que du sang a coulé entre mes mains.

C’était celui d’un autre.

Mon frère.

Dans le reflet infini que le miroir à l’entrée nous offre, je revois la tragédie de mon existence.

Des cris.

Ce ne sont pas les mêmes que ceux entendus plus tôt.

Ceux-ci n’ont pas de respect pour le sommeil de mon enfant, pas de limite.

Je ne sais pas si un jour ils arrêteront.

Ils sont agrippés à moi.

C’était il y a vingt-cinq ans.

Le sang coulait à Mostar.

Mon père, je ne l’ai jamais revu.

J’entre dans la maison, je dépose mes sacs d’épicerie.

J’allume la télé et voilà qu’on parle des réfugiés.

J’éteins la télé, je couche Iliade.

Je fais la prière.

Une partie de ma famille est restée en Bosnie-Herzégovine.

Un espoir encore inconnu accroché à leurs lèvres.

Je me parle.

– J’ai oublié d’acheter du lait…

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